"Pourquoi feriez-vous ce métier?"
Par daimonion - δαιμονιον le jeudi 4 octobre 2007, 05:26 - Lien permanent
Je suis entré dans la pièce. J'ai refermé la porte derrière moi en m'y prenant à deux fois. J'ai vu qu'il a souri alors que je me retournais puis m'approchais du bureau. Il m'attendait derrière, debout. Sa main tendue a rencontré et serré fermement la mienne, tout aussi ferme. Puis m'a indiqué d'un geste court le siège libre à ma droite. Présentations mutuelles... Lui est resté debout. Depuis quelques minutes maintenant, je ressens une légère raideur dans ma nuque, peu confortable. La tête un peu penchée en arrière, je l'observe tandis qu'il parcourt d'un oeil rapide et sûr les documents me concernant qu'on lui a remis ce matin. Quelques commentaires à mi-voix s'échappent d'entre ses lèvres. Je ne réagis pas, je le laisse terminer sa lecture attentive, je le mets en confiance, je me mets en confiance. Il s'assied enfin, pose les documents sur l'angle droit de son côté du bureau, regarde furtivement sa montre et joint ses mains à la hauteur de son menton qu'il gratte du bout des index...
"Pourquoi feriez-vous ce métier?" me demande-t-il.
Il ne sait toujours rien de moi...
Ai-je envie qu'il en soit autrement?
Vais-je répondre à sa question?
Il convient surtout de repérer que se hasarder à répondre à cette question, c'est tout bonnement prétendre de facto que l'on se connaît soi-même et que l'on est capable de "se dire", sur commande qui plus est, c'est-à-dire en situation d'être "examiné" lors d'un concours ou d'un entretien d'embauche, par exemple!
On est d'accord: nous sommes très rarement "connaissant de nous-mêmes" et "bien communiquant sur nous-mêmes"... et encore moins lors d'un entretien de ce type, qui vise uniquement à vous évaluer selon des critères souvent à peine maîtrisés par ceux qui les utilisent.. Mais en lesquels ils croient! Parce qu'un jour une autorité supérieure leur a demandé d'en user (cf. l'expérience de Stanley Milgram dans les 70's sur la soumission à l'autorité! Très instructif...). En outre ils savent qu'ils seront payés pour ce travail et affranchis de toute responsabilité si l'entretien venait à mal tourner pour le candidat, lequel candidat devrait pourtant se méfier de l'impact que certains "diagnostics psychologiques" assénés en situation pourraient avoir, à terme, sur sa santé mentale....
Car dans le grand déballage sur commande auquel nous nous livrons finalement toutes et tous au cours de ces" entretiens", nous ressentons presque toujours au moins comme une sorte d'appréhension...
Avons-nous seulement réfléchi à ce qu'est cette appréhension? De quoi avons-nous peur, réellement? Avons-nous peur de nous "mettre à nu" devant un inconnu qui nous le commande? Que risquons-nous? Qu'il s'empare sans notre consentement et sans égards, de ce que nous lui offrons en toute confiance dans notre "grand déballage" (= nous-mêmes...) pour nous le rendre après l'avoir disséqué, analysé, exploité à son seul profit et réassemblé selon ses propres schémas, donc rendu méconnaissable à nos yeux?
"Je ne me reconnais pas dans le descriptif de ma personnalité que mon "examinateur" a dressé de moi!" clameront ensuite les plus courageux, ou les plus solides mentalement d'entre nous. Et c'est tant mieux! Parce que nous savons toutes et tous qu'une vie entière consacrée à l'introspection ne permet pas toujours de se connaître soi-même...
Alors comment 40 minutes d'entretien avec un parfait inconnu lui permettraient-elles de prétendre en savoir quelque peu sur nous?
δαιμονιον
(illutration: Bern)
Commentaires
C'était pour quel entretien? Celui du concours d'éduc?
En tout cas, ton analyse est très pertinante et drôle. Ca donne à réflechir...
Mais finalement, qu'a-tu répondu? (je suis curieuse de nature ^-^ !)
Bonjour guyzmo,
Ce texte résume ce qui se passe, en général, lors de ces soi-disant "entretiens" d'embauche ou de sélection lors d'un concours, pour appeler à réfléchir et surtout à... écouter notre "daimonion"!
Donc naturellement, mon expérience personnelle le nourrit mais... pas seulement celle très particulière que j'ai vécue lors du concours d'entrée en école d'éducateur spécialisé.
Je l'ai relatée dans mon message du 5/09 à 23h50 dont voici le lien: http://www.educateur-specialise.net...
Ce qui m'inquiète, c'est que ce genre "d'analyse de la personnalité d'un candidat" est aujourd'hui pratiqué à tort et à travers, n'importe quand et par n'importe qui!
Récemment encore, un de mes ex-collègues intérimaire travaillant sur une plateforme logistique en tant que préparateur de commandes depuis 8 mois (un "manut"', quoi!) s'est vu refuser l'embauche au motif que sa personnalité serait celle d'une "personne souffrant d'angoisse, limite psychotique maniaco-dépressive" (sic).
Lui affirme pourtant n'avoir rencontré aucun psy lors de l'entretien, juste l'adjoint du directeur de la plateforme régionale!
Peut-être était-il caché, ce psy ce jour-là, derrière une glace sans tain à 800 kms de là, au siège parisien?
Pour terminer, si on me pose un jour la question "Pourquoi feriez-vous ce métier?", je n'y répondrai pas.
Car pour moi, je le rappelle, cela signifie:
"Il ne sait toujours rien de moi...
Ai-je envie qu'il en soit autrement?"
Et...: "Alors comment 40 minutes d'entretien avec un parfait inconnu lui permettraient-elles de prétendre en savoir quelque peu sur nous?".
BJ